Constatant que je me mène une vie rangée quant aux garçons, une amie s'est mise en tête de me présenter un de ses copains en manque de sexe. Je comprends pourquoi elle y tient tant.
Gars-en-Manque aimerait coucher avec Copine. Copine aimerait coucher avec
Gars-en-manque. Mais elle est en couple. Donc, en m'insérant entre eux deux, elle croit qu'elle saura se retenir. Belle tactique. Et c'est ainsi qu'elle m'a donnée rendez-vous hier, au bar.
Dehors, il fait gris. Je m'habille en mois de mai, ce qui
signifie pas chaudement. Je ne tarde pas de constater que mes souliers ballerines sont plus ou moins de circonstance. Je marche quand même vers le bar; impossible de reculer, sinon on pourrait me reprocher mon retard. "
C'est l'été, c'est l'été", que je ne cesse de me répéter. Le pouvoir de la pensée est sans fin, je me sens envahit d'une douce chaleur qui m'aide à me rendre à destination sans claquer des dents. Les mains bleues, je pousse la porte.
17h59. Je m'installe au comptoir. Gin
tonic. Que je sirote en me disant à quel point je me transforme en une personne fade; je deviens
raisonnable et ponctuelle, une calamité. Je me tape une conversation ennuyeuse à propos du travail d'un
quinquagénaire ennuyeux qui se tient à ma droite. Tout en louchant sur la porte, souhaitant voir apparaître Copine. Elle tarde, je dois discuter avec l'autre.
Arrive Monsieur Patate. Il demande si la place à ma gauche est libre.
- Si vous êtes riche, bien sûr.
J'ai pu
analyser son
portefeuille en le voyant
s'asseoir deux bancs plus loin.
Copine se pointe avec trente minutes de retard. Seule.
Smouck,
smouck, becs sur les joues, grosses colles, elle me dit que
Gars-en-Manque débarquera bientôt. Plutôt présente pour passer du temps avec elle, j'ai tout de même hâte de voir. Monsieur Patate parle avec moi, on se fait un petit
speed dating; chacun notre tour, nous racontons les grandes lignes de notre existence en deux minutes, suivies d'une période de question de trente secondes. On rigole un peu, mais il s'est disqualifié avec son: "Monsieur Patate, trente-quatre ans, célibataire". Reste que j'ai du plaisir, il est drôle et
sympathique. Il quitte le bar en me demandant un rendez-vous, que je ne lui accorde pas en passant par la bande: "On va sans doute se revoir ici, je viens souvent et toi aussi. Laissons le hasard travailler".
Arrive
Gars-en-Manque.
Waitress de constater qu'il a plus de trente ans (Non, mais ! Vous êtes vraiment beaucoup de cette génération à chercher amour et sexe dans les bars !) et même s'il
parait bien, il perd toutes chances de finir dans mon lit. Timide, il me parle peu; il dépose son regard dans le
décolleté de Copine afin de se donner contenance.
Après son départ, Copine fait son enquête:
- Pis, comment tu le trouves ?
- Ben...
j'sais pas, il ne me disait rien, il était trop occupé à te manger des yeux.
- Pour vrai ? Tu crois que je
l'intéresse ?
- C'est assez évident.
- Mais il t'a trouvé de son goût.
-
J'crois pas, il ne me regardait même pas.
- Il arrêtait pas de loucher vers toi.
- Pour vrai ? On appelle ça être subtil.
- C'est toi qui te virais de bord pour radoter avec les autres.
- Ah.
Je sors fumer une cigarette. Je bavarde avec les gens qui entretiennent leur cancer autour de moi. Dont un charmant garçon.
- T'es venue visité mon appartement, toi ?
- Eh. Peut-être. Disons que j'en ai vu plusieurs.
T'habites où ?
- À
Limoilou.
- Oui, oui, oui ! Je me souviens de toi.
Le premier appartement que j'ai visité, en mars dernier, était le sien. Puisqu'il m'a déjà accueillis chez lui, nous nous considérons vite comme des intimes.
Copine rentre dormir vers 22h00. J'ai un gin
tonic encore plein devant moi, je choisie de rester.
Je termine mon verre et je file aussi. Charmant Garçon est assis à mes côtés. Par politesse, je converse avec lui, à propos de son travail, ses
intérêts, ses études. Gentil. Une certaine douceur émane de lui, lorsqu'il sourit, j'ai l'impression que le fond de son regard participe au mouvement de ses lèvres. En revenant de visiter mon ami
WC, un nouveau verre m'attend, tandis que le propriétaire m'offre un shooter.
À 2h30, je suis toujours là, à discuter avec Charmant Garçon. Je me sens bien, il est agréable et joli. Nous nous faisons maintenant face, nos corps se frôlent souvent, un sourire au visage, on ne se lâche plus des yeux. Il m'offre d'aller voir ce qui se passe à la Cuisine après nos verres. J'accepte.
Aurevoir à tout le monde, on paie nos
bills qui sont énormes.
Dans le froid et la pluie de mai, nous marchons côte à côte. Bien entendu, la Cuisine est fermée. Mercredi soir, normal. Mon regard plonge dans les yeux de Charmant Garçon qui s'approche pour m'embrasser. Ses lèvres sont douces, chaude sur ma bouche.
-
Veux-tu venir chez moi ou on va chez toi,
Waitress ?
- ...
- ...
- Ben, j'ai pas l'habite de ramener chez moi un gars le premier soir.
- On peut juste dormir collé.
- Accepté. Mais à condition que tu t'attendes à rien d'autre.
- Ça me va.
Dans mon lit, nos pieds sont congelés. On rit, on s'embrasse, on se réchauffe ensemble. Ses lèvres sur mes lèvres. Sur mes joues. Dans mon cou, dans mon dos. Sa peau est douce contre la mienne, il sent bon. Tout mon corps frissonne, le sien aussi. Je finis par lui demander d'arrêter. J'ai envie de coucher avec lui, mais je préfère m'abstenir. Ça le fait rire. Il ressemble à un enfant heureux, il est beau. On s'endort en
cuillère. Sommeil paisible.
Ce matin, pas de gêne. On parle encore, on rit ensemble. Je partage le premier café avec lui avant son départ. Le taxi arrive devant la porte. Il me dit qu'il travaille au bar ce soir. Me donne son numéro de téléphone. Merci pour la soirée, becs sur les joues, il franchit la porte.
Je me sens bien. Et je me demande si j'irai boire un verre après le travail. Si un jour j'oserai lui téléphoner. Je ne fais pas partie du clan des "
appleuses". Trop timide.
Waitress est une poule mouillée, faut pas l'oublier.